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Le savon de Marseille : histoire d'un savoir-faire sĂ©culaire

Marseille

Minimaliste, naturel, efficace, le savon de Marseille coche toutes les cases du produit revenu à la mode. Il est reconnu pour ses usages multiples, de l’hygiène corporelle à l’entretien de la maison. Dans un monde en quête de simplicité et de consommation plus responsable, ce cube emblématique retrouve une place de choix dans nos maisons. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une histoire ancienne, faite de gestes précis, de commerce méditerranéen et de savoir-faire transmis depuis des siècles.

Le savon de Marseille : histoire d'un savoir-faire séculaire © DR Le savon de Marseille : histoire d'un savoir-faire séculaire

Aux origines du savon de Marseille

Bien avant d’être un produit connu dans toute l’Europe, il est d’abord une réponse simple à un besoin essentiel : nettoyer avec efficacité grâce aux ressources locales.

Marseille, carrefour des échanges méditerranéens

Dès le Moyen Age, la ville de Marseille s’impose comme un grand port de commerce tourné vers la Méditerranée. Cette position privilégiée lui permet d’importer des matières premières et des savoir-faire venus du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. Dans ces régions, on fabrique déjà des savons à base d’huiles végétales.

La ville réunit alors les ingrédients clés pour la fabrication du savon :

  • des huiles végétales en abondance, notamment l’huile d’olive de Provence,
  • de la soude issue de la cendre de salicorne ou importée.

Peu à peu, les savonniers locaux perfectionnent la recette et Marseille devient l’un des principaux centres de savonnerie en Europe.

L’édit de Colbert et la notoriété du savon de Marseille

Au XVIIe siècle, en 1688, un édit royal façonne durablement l’identité du savon marseillais. Jean-Baptiste Colbert, ministre du roi Louis XIV, réglemente sa fabrication : les savonniers doivent exclusivement utiliser des huiles végétales. L’emploi des graisses animales est interdit. De plus, la production est limitée à la région de Marseille et interdite l’été afin de conserver les qualités des huiles.

Cette réglementation contribue à la notoriété dans tout le royaume, et au-delà, des savons fabriqués à Marseille.
Ils sont réputés être :

  • plus pur que beaucoup d’autres savons à l’époque,
  • particulièrement adapté à l’hygiène et au linge.

Les produits sortant des savonneries marseillaises deviennent une référence. Et comme souvent dans l’histoire des produits artisanaux, le lieu finit par devenir le nom du produit. On ne dit plus seulement savon fabriqué à Marseille, mais savon de Marseille.

L’essor des savonneries marseillaises au XIXe siècle

Ce siècle est celui de l’âge d’or du savon de Marseille.

La ville compte plusieurs centaines de savonneries. Progressivement la production s’industrialise, et les petites savonneries familiales laissent place à de véritables usines. Marseille est alors le premier centre savonnier de France. Le savon s’exporte vers l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l’Europe du Nord. Il accompagne les grandes transformations du XIXe siècle, quand l’hygiène devient progressivement une norme sociale.

Cette réussite s’explique par plusieurs facteurs :

  • Marseille est un port très actif qui facilite l’importation des huiles végétales nécessaires à la fabrication des savons (olive, puis coprah et palme) et l’exportation ;
  • le climat méditerranéen est favorable au travail des huiles ;
  • un savoir-faire installé depuis le Moyen Age ;
  • une réputation de qualité établie depuis la fin du XVIIe siècle.

Le déclin du savon de Marseille

Au début du XXe siècle, Marseille est encore fière de son savon. Dans les foyers, il sert à tout : laver le linge, nettoyer les sols, soigner parfois les petits bobos du quotidien. Il est banal et indispensable à la fois. Les savonneries tournent à plein régime, mais des fragilités se font jour… La Première Guerre mondiale perturbe les approvisionnements en huiles. L’industrie chimique évolue : on commence à inventer des poudres à laver, des détergents plus rapides, plus efficaces, plus modernes.

Après 1945, le choc est brutal. Dans les foyers français, la lessive devient poudre, liquide, synthétique. Les machines à laver le linge se démocratisent, et avec elles, de nouveaux produits conçus pour elles. Plus besoin de blocs à râper ou à faire fondre. Le savon traditionnel paraît presque archaïque. Dans les quartiers industriels de Marseille, les cheminées s’éteignent une à une. Mais heureusement, le savon de Marseille ne disparaît pas…

La redécouverte du savon de Marseille

A la fin du XXe siècle, alors que le monde redécouvre le goût des choses simples et naturelles, il revient dans les mains des consommateurs. On s’intéresse à sa composition, à son origine, à son histoire. Il devient plus qu’un produit ménager : un symbole. Celui d’un savoir-faire ancien, d’une fabrication plus simple, plus lisible, presque rassurante dans un univers saturé de chimie.

Les dernières savonneries historiques deviennent des témoins d’un autre temps, tandis que de nouveaux ateliers relancent la tradition. Dans ce retour, il n’y a pas seulement de la nostalgie : il y a aussi une forme de réconciliation entre modernité et héritage.

Le savon de Marseille : histoire d'un savoir-faire séculaire © DR Le savon de Marseille : histoire d'un savoir-faire séculaire

Les secrets de fabrication du vrai savon de Marseille

La recette du savon de Marseille est très simple. C’est d’ailleurs ce qui fait toutes ses qualités. Mais le processus de fabrication est long et surtout, il demande un savoir-faire unique.

La saponification et la cuisson au chaudron

Au cœur de la fabrication du savon se trouve une réaction chimique, la saponification.

Lorsque l’on mélange des huiles végétales avec une substance alcaline, comme la soude, et que l’on chauffe et brasse le mélange, les molécules d’huile se décomposent et se recombinent pour former deux nouveaux produits : du savon et une substance naturellement hydratante, la glycérine.
Dans les savonneries marseillaises traditionnelles, la saponification se déroule encore selon un procédé lent et exigeant, la cuisson au chaudron. Les huiles sont cuites pendant plusieurs jours dans de grandes cuves. Les maîtres savonniers surveillent attentivement chaque étape afin d'obtenir un savon sans impuretés.

Ce savoir-faire, transmis de génération en génération, donne un savon doux, nettoyant et naturellement biodégradable.

Savon de Marseille, une composition simple et naturelle

Le véritable savon de Marseille est fabriqué à partir de quelques ingrédients simples :

  • des huiles végétales (olive : sodium olivate, coprah : sodium cocoate, palme : sodium palmate ou mélange de ces huiles),
  • de la soude (sodium hydroxyde) ,
  • de l'eau (aqua), 
  • du sel marin (sodium chloride) .

La qualité du savon dépend largement de la qualité des huiles utilisées et du respect des différentes étapes de fabrication. Il contient au minimum 72 % d’huile végétale saponifiée dans le produit fini sec.

Traditionnellement, il ne contient ni colorant, ni parfum, ni conservateur.

Le savon de couleur verte est principalement fabriqué à partir d’huile d’olive, tandis que le savon de couleur crème contient davantage d’autres huiles.

Les étapes de la fabrication du savon de Marseille

La fabrication traditionnelle du savon de Marseille demande plusieurs jours et une surveillance attentive. Ce temps long est essentiel : il donne au savon sa dureté, sa longévité et sa douceur caractéristique.

L’empâtage. Tout commence dans de grands chaudrons pouvant contenir plusieurs tonnes de pâte de savon. Les huiles végétales sont mélangées à une solution de soude. Sous l'effet de la chaleur, la saponification se produit : les huiles se transforment progressivement en savon et en glycérine naturelle. Certaines savonneries effectuent la saponification à froid afin de mieux préverser les qualités des huiles.

La cuisson. La pâte est ensuite cuite lentement à haute température, généralement autour de 120 °C. Cette cuisson lente permet à la saponification de se poursuivre jusqu'à ce que toute la matière grasse soit transformée en savon. Le mélange est attentivement surveillé.

Le relargage. Une fois la saponification terminée, du sel est ajouté dans le chaudron. Cette opération, appelée relargage, a pour objectif de séparer le savon des impuretés et de l'excès de glycérine. Sous l'effet du sel, le savon remonte à la surface tandis que les résidus restent au fond du chaudron.

Le lavage. Le savon est ensuite lavé plusieurs fois à l'eau claire. Ces lavages permettent d'éliminer les dernières traces de soude et les impuretés résiduelles. Les savonniers contrôlent régulièrement la qualité de la pâte afin d'obtenir un savon parfaitement homogène.

La liquidation. La pâte est alors portée à son état définitif lors d'une phase appelée liquidation. Le maître savonnier vérifie la texture, la couleur et la pureté du savon. À ce stade, la pâte est prête à être moulée.

Le coulage et le moulage. Le savon encore chaud est versé dans de grands bacs appelés « mises ». Il y repose pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours, afin de refroidir et de durcir progressivement.

La découpe. Lorsque la pâte a suffisamment durci, elle est découpée en blocs puis en cubes. Chaque savon est marqué à l'aide d'un tampon indiquant généralement : le nom de la savonnerie, le poids du savon, parfois le pourcentage d'huile d'olive utilisé. Cette estampille est l'une des signatures du savon de Marseille traditionnel.

Le séchage. Les pains de savon sont ensuite entreposés dans des locaux bien ventilés. Pendant plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, ils perdent naturellement une partie de leur eau et deviennent plus durs. Ce séchage améliore leur conservation et leur durée d'utilisation.

Le savon de Marseille : un nom célèbre… mais non protégé

Le paradoxe du savon de Marseille est qu'il est l'un des produits français les plus célèbres au monde, mais que son nom n'est juridiquement pas protégé. C'est pourquoi on trouve aujourd'hui sur le marché des savons de Marseille fabriqués dans de nombreux pays, avec des compositions parfois très éloignées de la recette traditionnelle.

Le problème de fond du savon de Marseille : un nom devenu générique

Le principal obstacle est que le terme « savon de Marseille » est utilisé depuis des décennies pour des produits très différents fabriqués dans de nombreuses régions et pays. Les autorités ont été confrontées à une difficulté majeure : comment réserver juridiquement un nom devenu presque générique tout en définissant précisément un territoire et un cahier des charges acceptés par l’ensemble des professionnels du secteur ?

C'est d'ailleurs un cas d'école souvent cité en droit de la propriété intellectuelle : un produit extrêmement célèbre, intimement associé à une ville, mais dont la protection géographique reste impossible faute de consensus…

Comment reconnaître un véritable savon de Marseille ?

Certaines savonneries historiques ont créé des chartes ou des marques collectives garantissant le respect de critères traditionnels, mais ces démarches ne constituent toutefois pas une protection officielle comparable à une IG (Indication géographique).

Néanmoins, avec un peu d’attention, il est tout à fait possible de trouver d’authentiques savons de Marseille fabriqués de manière traditionnelle.

Pour reconnaître un savon authentique, il est conseillé de vérifier les points suivants :

  • Le critère numéro 1 est la composition. Uniquement des huiles végétales , de l’eau, de la soude, du sel.
  • La mention de la cuisson au chaudron ou éventuellement, fabriqué selon le procédé marseillais.
  • L'origine de fabrication. Un savon de Marseille authentique est fabriqué à Marseille ou dans sa région historique, les Bouches-du-Rhône et les alentours proches.
  • L'absence de colorants. Traditionnellement, il ne contient ni parfums ni conservateur.
  • L’aspect du savon. Originellement, il est de forme cubique mais il peut aussi être rectangulaire ou moulé en forme de cigale, de gaufre, etc. Il se présente également en copeaux, en paillettes ou liquide.
  • L'estampille du fabricant sur le cube. Les véritables savonneries historiques sont généralement claires sur leur localisation, leur méthode de fabrication, leurs ingrédients et ils estampillent leur production.

Attention, si la composition du savon mentionne sodium lardate ou sodium tallowate, il ne s’agit pas d’un authentique savon de Marseille ! Le sodium lardate est de la graisse de porc et le sodium tallowate de la graisse de bœuf.

Où acheter un savon de Marseille traditionnel ?

Le savon de Marseille : histoire d'un savoir-faire séculaire © DR Le savon de Marseille : histoire d'un savoir-faire séculaire

Plusieurs savonneries garantissent une fabrication avec la méthode historique de cuisson au chaudron. Toutes possèdent au moins une boutique sur le lieu de fabrication et une boutique en ligne. Il est également possible de visiter certaines savonneries ou les musées du savon qu'elles ont mise en place.

La savonnerie du Fer à Cheval
Fondée en 1856, elle est considérée comme la plus ancienne savonnerie encore en activité à Marseille.
66 chemin de Sainte Marthe – 13014 Marseille
Magasin d’usine et boutique en ligne
Visite de la savonnerie sur réservation en individuel (gratuit) ou en groupe

La savonnerie du Midi – La Corvette
Fondée en 1894, elle fait partie des derniers grands sites industriels historiques de Marseille. Depuis 2020, la savonnerie est reconnue Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV)
72 Rue Augustin Roux - 13015 Marseille
Magasin d’usine et boutique en ligne
Visite guidée sur réservation de la savonnerie et du Musée du savon de Marseille

Savonnerie Le Sérail
Créée en 1949, c’est la plus récente des savonneries historiques. Elle est reconnue Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV)
50 bd Anatole de la Forge – 13014 Marseille
Visite de la savonnerie gratuite sur réservation en individuel ou groupe

Savonnerie marseillaise La Licorne
Une jeune savonnerie créée dans les années 1990 mais un savoir-faire traditionnel !
34 Cour Julien - 13006 Marseille
Magasin d’usine et boutique en ligne
Visite de la savonnerie gratuite sur réservation en individuel ou groupe
Musée du savon de Marseille avec démonstration de fabrication : 25 Quai de Rive Neuve - 13007 Marseille

Savonnerie Marseillaise
47, Avenue de la Canebière - 13001 Marseille, France
Boutiques en ville et en ligne

Savonnerie Marius Fabre
Créée en 1900 à Salon-de-Provence, elle est l’une des grandes maisons historiques encore familiales. Depuis 2009, la savonnerie est reconnue Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV)
148, avenue Paul-Bourret - 13300 Salon-de-Provence
Magasin d’usine et boutique en ligne
Visite guidée gratuite sur réservation de la savonnerie et du Musée du savon de Marseille
Visite thématique : la coulée du savon et l’estampillage – 1 fois par mois sur réservation
Atelier de fabrication de cosmétiques naturels

Savonnerie Rampal-Latour
Créée en 1900 à Salon-de-Provence, la savonnerie est reconnue Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV)
201 Impasse Gaspard Monge - ZAC de la Crau - 13300 Salon de Provence
Magasin d’usine et boutique en ligne
Visite de l’usine historique sur réservation : 71, rue Félix Piat - 13300 Salon de Provence
Visite de l’usine moderne sur réservation : ZAC de la Crau - 13300 Salon de Provence

Un autre savoir-faire à découvrir : La porcelaine de Limoges

Article rédigé par Isabelle.
Date de publication : le 30/06/2026.

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