Depuis 15 ans, Anne Humbrecht officie à La Table du Gourmet à Riquewihr (une étoile Michelin) et veille sur sa cave d'environ 1000 références. Le mois dernier, elle a reçu le "Prix Michelin de la Sommellerie" pour sa maîtrise technique et son approche différente du vin, basée notamment sur la composition des sols alsaciens et leurs influences sur les raisins. - Mike Obri
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Anne Humbrecht, Prix Michelin de la Sommelerie 2026 : passionnée... et "terre à terre" !
JDS : Félicitations pour votre Prix Michelin de la Sommellerie... vous vous y attendiez ?
Anne Humbrecht : J'ai été invitée à la cérémonie Michelin à Monaco, sans autre information. Et puis, mon nom s'est affiché sur l'écran géant. L'émotion a été grande. Beaucoup de joie. Cela fait forcément plaisir lorsque son travail est reconnu après 30 années à œuvrer pour la région et ses vins. On m'a remarqué par l'intermédiaire de ma carte des vins d'Alsace, où je ne classe pas les vins en fonction des cépages comme à l'habitude, mais des sols et de leur composition géologique.
Un bon sommelier connaît grosso modo la géologie des Grands Crus alsaciens, mais tout change d'une parcelle à une autre, à quelques dizaines de mètres près. L'Alsace est la seule région viticole au monde où l'on retrouve toutes les géologies sur à peine 140 km de long, et ça, peu de gens le savent. La région est incroyable !
Vous nous expliquez de façon synthétique le principe des vins classés par type de sol ?
On retrouve les grandes familles géologiques : grès, marne, calcaire... Le grès, c'est la verticalité, la goutte de vin que l'on ressent descendre dans la gorge ; le marne, c'est l'horizontalité, l'épaisseur du vin, presque réconfortant en bouche.
Par exemple, le Grand Cru Kitterlé, c'est du grès, mais à la limite du volcanique, alors que le Saering voisin, ce sont les marnes... Saering, "l'anneau de mer" en Alsacien, et on y retrouve en effet ce côté iodé, sapide dans le verre. Le sol marque de son empreinte le type de vin que l'on retrouvera. Chaque paysage peut se lire comme un livre, avec un vocabulaire accessible... c'est l'idée de cette carte des vins d'Alsace, selon le sol.
Les clients de la Table du Gourmet sont sensibles à votre démarche originale... ou plutôt déroutés ?
Le chef Jean-Luc Brendel travaille beaucoup avec les récoltes de son jardin du Kobelsberg, en permaculture, situé à deux pas du restaurant. Cela fait donc sens de mettre en lumière les vins du terroir, de rester sur une approche très locale. Je propose des ondulations entre les grandes maisons d'Alsace et les jeunes talents.
Les Alsaciens ont-ils toujours une image un peu négative des vins de leur propre région ?
Cela dépend, bien sûr. L'Alsacien est souvent très fidèle à ce qu'il connaît déjà, restant sur des idées un peu figées, alors qu'il est important de continuer à s'ouvrir à la nouveauté. On peut aussi parler de complexe d'infériorité par rapport à d'autres régions. Si on souhaite ouvrir une "grande" bouteille, beaucoup vont penser à la Côte-Rôtie ou à un Bourgogne, alors que l'Alsace aussi a de très, très grandes cuvées.
Les vins d'Alsace ont beaucoup évolué depuis une dizaine d'années !
Absolument : c'est sans doute la décennie qui a le plus marqué le vignoble alsacien, à tous les niveaux. Nouvelles vinifications, vins nature, complantation, sorties assumées de l'AOC pour réaliser des VDF (Vins de France)... ça bouge ! Beaucoup de jeunes vignerons s'affranchissent des règles ou de la tradition, avec des résultats parfois bluffants. Cette nouvelle génération met ses tripes dans le vin, et ça se ressent. La conjoncture actuelle n'est pas évidente, mais les jeunes continuent de s'installer... J'en suis d'autant plus consciente que je possède et vendange moi-même quelques parcelles autour de Riquewihr.
Vous parlez de conjoncture : on ne peut pas nier une nette chute de la consommation de vin et d'alcool en France...
Du côté du pouvoir d'achat, forcément, une bouteille de vin n'est pas indispensable. Il y a aussi une diabolisation à outrance du vin. Un ou deux verres de temps en temps, est-ce donc si dangereux que cela ? La période est au "healthy", on fait attention aux calories, au sucre... Je le comprends. Je m'adapte, en proposant des accords avec des alternatives non alcoolisées de qualité, limonades, jus bio et locaux. On m'en demande de plus en plus souvent, c'est évident, même si ce n'est pas mon cœur de métier.
Des accords mémorables dernièrement ?
De l'asperge verte avec un Muscat Grand Cru Saering Dirler-Cadé, au sol de calcaire et de grès, très équilibré. Et aussi un accord amusant sur un plat de différentes verdures du jardin du chef avec du brochet fumé et un Sylvaner nature de chez Lindenlaub, qui a un côté très herbacé, qui fonctionne donc parfaitement sur ce plat.
La Table du Gourmet (1* Michelin) à Riquewihr
03 89 49 09 09 - jlbrendel.com
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